La Tribune : Après l’échec de Copenhague, que préconisez-vous ?
Jean Tirole : Je crois qu’il faudrait d’abord remettre les négociations sur une bonne piste. On a négocié sur un mauvais accord. Je prends deux exemples. Première piste : réfléchir à la façon dont on va, comme disent les économistes, minimiser le coût de la dépollution. On ne peut pas dire que la dépollution ne va rien coûter. Ça va coûter cher, sinon on le ferait déjà ! Tous les pays de la Chine jusqu’aux Etats-Unis, s’inquiètent de l’impact de cette dépollution sur leur croissance. Donc il faut rassurer. Et il faut surtout minimiser le coût. Pour ce faire, il y a une façon simple de procéder qui est d’avoir de qu’on appelle un prix unique. C'est-à-dire qu’au niveau mondial, tout le monde paie le même prix du carbone. L’expérience, dans d’autres domaines, a montré que chaque fois qu’il y a une solution administrée, c'est-à-dire qu’à chaque fois que les politiques ou les fonctionnaires disent : « il faut réduire là, ou là », ça multiplie le coût par deux, ou plus parfois. On l’a observé dans le cas du SO2 aux Etats-Unis, on l’a observé dans le cas de l’essence sans plomb, on l’a observé en Scandinavie et un peu partout. Ça augmente beaucoup le coût et donc ça rend la lutte contre le réchauffement climatique peu crédible, si l’on n’utilise pas une méthode efficace. Donc les économistes disent une chose simple : il faut un prix unique mondial, et une façon de l’obtenir c’est d’avoir un marché des droits d’émission, de manière à ce que les pays et les pollueurs paient pour leur pollution.
La deuxième piste de réflexion, c’est qu’il faut aborder de front la question des compensations. On a commencé à le faire à Copenhague mais c’est tout à fait crucial, puisqu’il faut faire en sorte que les pays à qui cela va coûter très cher de contrôler leur pollution, adhèrent à cet accord. Là, de nouveau, il y a un retour d’expérience. A chaque fois qu’on s’est attaqué à un polluant de façon sérieuse, et qu’on a créé des marchés de droits d’émission négociables, on a octroyé des permis gratuits à ceux qui polluaient le plus, une fois pour toutes : il ne s’agit pas non plus qu’il y ait une anticipation de permis gratuits pour ceux qui pollueront encore dans cinq ans ! ça, il faut l’éviter. Mais on peut, à la date zéro, attribuer des permis gratuits pour faire en sorte que tout le monde adhère à cet accord.
La Tribune : Définir un prix mondial, organiser un marché international du C02, est-ce que cela ne suppose pas une gouvernance mondiale ?
Oui, vous avez raison. Et il ça suppose deux autres choses. La première, c’est un système de satellites qui puissent mesurer les émissions de carbone de chaque pays, ce qui est relativement facile à faire désormais. Cela permet de responsabiliser les pays vis-à-vis de leur pollution. Et il faut aussi instaurer un système de sanctions de sorte que si les accords ne sont pas respectés, les pays contrevenants en souffrent. Donc la négociation de Copenhague a échoué mais je pense qu’on doit la reprendre très vite, et sur de bonnes bases.
Propos recueillis par Sophie Gherardi
Fin de la série des 10 questions sur la taxe carbone. Les vidéos et les textes des réponses données par les experts de TSE (Toulouse School of Economics) sont disponibles sur latribune.fr