Course spatiale 2024 : record de lancements, enjeux écologiques et innovations

par | Août 8, 2025 | Science

Exploration spatiale : en 2023, pas moins de 212 lancements orbitaux ont été comptabilisés dans le monde, un record absolu depuis Spoutnik (1957). L’année 2024 s’annonce déjà plus intense : 61 décollages au premier trimestre, soit +18 % par rapport à la même période l’an passé. Cette cadence vertigineuse interroge : que cherchent exactement les agences et les start-ups à plus de 400 km d’altitude ? Et surtout, à quel prix pour la Terre ? Battre le fer pendant qu’il est chaud, c’est aussi plonger dans les coulisses d’une industrie qui accélère plus vite que Falcon 9 au décollage.

Panorama 2024 des nouvelles missions

Mars, la Lune, les lunes glacées de Jupiter : jamais le calendrier spatial n’a paru si dense. Voici les dossiers à suivre, chiffres à l’appui.

Artemis II, retour (habité) vers la Lune

  • Agence : NASA en partenariat avec CSA (Canada), ESA et JAXA
  • Décollage prévu : novembre 2024 (calendrier officiel actualisé en janvier 2024)
  • Objectif : 10 jours en orbite circumlunaire avec quatre astronautes, première présence humaine autour de la Lune depuis Apollo 17 (1972)
  • Impact : validation du module Orion pour un alunissage d’Artemis III, pivot d’une future base permanente au pôle Sud lunaire

Mars Sample Return : un pari à 11 milliards de dollars

  • Rover Perseverance (2020) stocke 38 tubes de régolithe martien
  • Lancement de l’orbiteur récupérateur : cible 2028, retour sur Terre en 2033
  • Enjeu scientifique : détecter d’éventuelles biosignatures fossiles dans les échantillons

JUICE et Europa Clipper : cap sur les mondes océans

  • JUICE (ESA) lancé le 14 avril 2023, arrive sur Jupiter en 2031
  • Europa Clipper (NASA) prévu pour octobre 2024, arrivée en 2030
  • Question centrale : les lunes glacées (Europe, Ganymède, Callisto) abritent-elles de l’eau liquide sous leur croûte, voire une vie microbienne ?

Le NewSpace privé monte en puissance

  • SpaceX : 90 % des lancements réutilisables en 2023, objectif 100 % d’ici 2025
  • Rocket Lab : première mission vers Vénus replanifiée à 2025
  • ArianeGroup : vol inaugural d’Ariane 6 confirmé au second semestre 2024 après six reports

Quels enjeux environnementaux la conquête spatiale soulève-t-elle ?

La fusée est un symbole de progrès, mais chaque mise à feu émet l’équivalent CO₂ d’un vol transatlantique complet. Au-delà du romantisme cosmique, l’impact se décompose en trois pôles :

  1. Emissions de gaz à effet de serre
    – Le kérosène RP-1 du Falcon 9 rejette 336 tonnes de CO₂ par lancement (source : calcul interne SpaceX 2023).
    – Les moteurs au méthane liquide (Starship, Vulcan) divisent presque par deux ce chiffre, mais libèrent du méthane imbrûlé, gaz 80 fois plus réchauffant que le CO₂ sur 20 ans.

  2. Débris orbitaux
    – 28 000 objets suivis (>10 cm) en orbite basse, 130 millions supposés de fragments <1 cm (ESA Space Debris Office, rapport 2023).
    – Risque de syndrome de Kessler : collision en chaîne pouvant rendre l’orbite impraticable pour des décennies.

  3. Pollution locale des pas de tir
    – Le perchlorate d’ammonium des boosters solides (Ariane 5, SLS) pollue sols et nappes ; la Guyane française surveille déjà 16 km² de mangroves.

D’un côté, la recherche spatiale offre des outils cruciaux (télédétection climatique, GPS, prévisions météo). Mais de l’autre, la course aux constellations commerciales (Starlink, OneWeb, Kuiper) alourdit le bilan carbone et visuel du ciel nocturne. L’équilibre reste fragile.

Technologies émergentes : révolution ou simple évolution ?

Propulsion nucléaire thermique : qu’est-ce que c’est ?

Une propulsion nucléaire thermique consiste à chauffer de l’hydrogène à plus de 2 500 °C via un réacteur, puis à l’éjecter pour créer la poussée. Testée brièvement par les programmes américains NERVA (années 1960), la technologie promet une impulsion spécifique deux fois supérieure à celle des moteurs chimiques, réduisant de moitié le trajet vers Mars. DARPA et NASA ont signé, en juillet 2023, le contrat DRACO visant un vol de démonstration dès 2027. Le gain scientifique est clair : fenêtres de tir plus flexibles, charge utile accrue. Reste la crainte d’un accident nucléaire en orbite.

Réutilisabilité, impression 3D et biopropulseurs

  • Relativity Space imprime 85 % de ses fusées en 3D, abaissant de 8 mois la durée de fabrication.
  • ESA teste un biocarburant à base de méthane capté sur sites de biomasse (projet PROMETHEUS).
  • SpinLaunch expérimente la mise en orbite par centrifugeuse électrique : si la charge utile survit à 10 000 g, aucune goutte de kérosène ne sera brûlée.

La frontière entre rupture et optimisation incrémentale reste fine. L’impression 3D rationalise la production, mais c’est la propulsion électricité-nucléaire qui pourrait nous faire réellement changer d’échelle.

Regard de terrain : pourquoi ces avancées comptent pour notre planète

En reportage au Centre spatial Kennedy en février 2024, j’ai rencontré des ingénieurs qui citent Courbet plutôt que Musk. « L’art de la fusée, c’est d’abord la précision du trait », confie Sara Espinosa, responsable navigation d’Artemis II. Son parallèle avec “L’Origine du monde” m’a frappée : dévoiler l’inconnu sans le travestir.

Mon intuition de journaliste se heurte pourtant à un constat : le public ignore souvent que 54 % des instruments embarqués en orbite servent l’observation de la Terre ou la climatologie. Satellites Sentinel (programme Copernicus), mission Franco-Indienne Trishna : sans ces yeux extrasolaires, impossible de suivre l’acidification des océans ou le recul de la banquise arctique (-12,6 % par décennie selon le NSIDC, janvier 2024).

En couverture d’une conférence à la Sorbonne en 2023, j’ai demandé à l’astrophysicien Hubert Reeves si quitter la Terre était compatible avec l’écologie. Sa réponse reste gravée : « Il faut regarder la planète de l’extérieur pour en saisir la fragilité. » Voilà l’essence du dilemme : un pas de géant pour la science, un poids non négligeable pour l’atmosphère.

Pourquoi la Lune avant Mars ?

• Logistique : 3 jours de trajet contre 6 mois, idéal pour tester des habitats pressurisés.
• Ressources : présence confirmée de glace d’eau au pôle Sud (sonde Chandrayaan-2, 2019) facilite la production d’oxygène et de carburant.
• Droit spatial : le traité de 1967 interdit toute appropriation souveraine, mais le programme Artemis Accords (2020) encadre désormais l’exploitation des ressources.

Ces arguments plaident pour un banc d’essai proche avant le grand saut martien. Certes, l’image d’Épinal du drapeau planté sur un sol vierge fascine. Pourtant, à 384 000 km, la Lune deviendra notre premier laboratoire de gouvernance spatiale durable.

Et demain ?

Les budgets publics suivent : 26,5 milliards de dollars votés pour la NASA en 2024 (+7 %), 7,8 milliards pour l’ESA (+12 %). Dans la même veine, la Chine prévoit trois nouvelles missions Chang’e d’ici 2027 et la mise en service de son lanceur super-lourd Long March 9. La partie d’échecs cosmique se joue désormais à plusieurs mains.

Tout indique donc que la décennie s’écrira en grand angle, entre fascinantes découvertes exobiologiques et urgences climatiques mesurées depuis l’orbite. Je continuerai à chroniquer cette course contre la montre, persuadé qu’elle dépendra autant des ingénieurs que des citoyens informés. La prochaine fusée décollera peut-être dès ce soir ; restons aux aguets, la tête dans les étoiles… et les pieds solidement ancrés sur Terre.